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Autobiographie

Avant-propos

Dans l’immense tristesse de ce crucifiement de la France, pourquoi me suis-je surpris à feuilleter mes cahiers de jeunesse, à remuer ces fleurs fanées, à rêver de cette lointaine douceur de vivre ? Deux guerres, quelques ouvrages sur la première, la grande, la victorieuse, une longue collaboration avec notre  meilleur historien depuis Michelet, une paisible carrière administrative, le bonheur d’une vie familiale parfaite et, déjà, le coeur charmé à l’art d’être grand-père, quelles pages me resta-t-il donc encore à tourner avant la dernière ?

Celles-ci, peut-être, incluses dans ce petit recueil. A respirer le parfum, le silence, l’intimité des humbles choses de ma jeunesse, j’ai le sentiment que la génération suivante, sacrifiée par de mauvais maîtres jusqu’au désastre, n’a pas reçu d’eux les simples, fortes et sublimes vérités qui enchantèrent le printemps de nos âmes. Sous le fallacieux prétexte d’indépendance, de sport, de réalisme, elle s’éloigne de la silencieuse intimité avec la nature, la famille, la maison, le métier. Elle aima les indifférences du siècle et les duretés de la science, oubliant les leçons de l’histoire et les douceurs de la poésie.

C’est ce rappel à la poésie que je souhaite faire vibrer au coeur de mes enfants et de mes petits-enfants. Puissent-ils recevoir un écho du vrai plaisir et de la joie ardente que je ressentais lorsque je composais ces poèmes de ma vingtième année.

Si je ferme un moment les yeux aux misères de l’effroyable tourmente, je me revois aux grandes vacances de 1904, lauréat du lycée de St Quentin et bachelier retour de Lille, soudain plongé dans le silence des champs de blé de mon village d’Etreux, notant, lisant, dessinant au long des chemins de terre, rêvant beaucoup, aimant et admirant tout, le sol, les arbres, l’horizon, le soleil, la pluie, les gens comme les choses. Je me revois rentrant sur la voie du chemin de fer, causant en patois avec la garde-barrière et, dans la pâture entourant la gare, au milieu de sa basse-cour si nombreuse, de ses pigeons, mon père m’appelant pour l’aider à déplacer le parc de ses moutons. Je sens l’odeur de miel des grappes de fleurs des acacias, l’âcre fraîcheur des pissenlits coupés, le parfum de l’herbe et des boutons d’or, je monte à la mansarde de la gare où je suis seul au milieu de mes livres ; mon violon, une toile sur mon chevalet, la fenêtre étroite ouverte sur l’horizon immense, les pâtures et les champs, les wagons qu’on décharge, la halle la forêt du Nouvion et le bruit de l’écluse entre les peupliers. Douceur des choses ; ma mère m’appelle au repas et mon père à une partie de cartes avec les agents du train de marchandises au garage. Voici notre maison et son verger de la grand’route où je suis seul, à toutes heures, dans l’abondance des cerises, des mirabelles et des pommes. Temps béni. Rien ne trouble la pureté de mon bonheur et de mes enthousiasmes.

Et puis, ce fut Paris, le bureau des archives de la Compagnie des chemins de Fer du Nord, un ami cher de l’Ecole des Chartes, les soirées studieuses à la bibliothèque Ste-Geneviève, les promenades de Bou l’Mich et chaque samedi, le retour au pays, les plaisirs de la chasse. Et voici qu’en 1906, avec mes vingt ans éclosent au jardin de mon âme quelques timides poésies. Bientôt l’appel du soldat me trouve à l’automne de 1907 sur les hauts remparts de pierre de Laon, où la plus vieille histoire s’inscrit dans l’art le plus délicieux et la poésie la plus pénétrante. Et puis, l’automne suivant, c’est le fort d’Hirson, dominant la ville de brique, la trouée de l’Oise, la jolie et verte Thiérarche. Le charme dont la nature m’environne s’épanouit ; la campagne admirable, je la parcours d’Hirson à Etreux deux fois la semaine ; elle agit dans les profondeurs de ma vie et je traduis en vers le débordement de mes émotions.

Enfin, les deux année militaires achevées, de nouveau Paris, l’hôtel Corneille, les longues stations aux livres des galeries de l’Odéon, les bibliothèques Ste-Geneviève et de l’école des Hautes Etudes, les causeries d’étudiants. Chaque samedi je pars pour Etreux où m’attendent l’affection et le travail, au jardin, aux pâtures, à la briqueterie où la retraite si active de mon père cherche un complément pour la pension de mon frère au collège de Momignies. Vie heureuse, laborieuse et si intime. J’y aide bientôt aussi en travaillant le soir à Paris dans une maison de transports rapides, en économisant surtout, ne buvant que de l’eau et mangeant le soir dans une crémerie. A toute heure, la nuit surtout, je compose des poèmes ;  entre temps quelques études littéraires sur les chansons septentrionales, sur Thouret. Je collabore à la revue Septentrionale, je lis la Revue des poètes et suis attentivement le mouvement des lettres.

L’heure vient où s’affirme mon désir de fonder un foyer. J’ai 25 ans; une rencontre, à Sains, décide de ma vie et, le 2 janvier 1912, à Vervins, mon mariage me fait entrer dans une charmante famille pleine de dévouement et de vie intérieure. Près de l’abside de St-Bernard, puis en 1913 rue Demarquay, notre couple s’est installé. France naît à Vervins; elle est jolie, comme sa maman. Le temps s’écoule paisiblement, l’avenir paraît sûr, dans la lente montée d’une carrière, l’épargne acquise, les goûts facilités, l’accord des coeurs, lorsque soudain la nuit d’août 1914 retentit du tocsin de la guerre. Les familles sont dispersées, les biens ruinés, les espoirs ensevelis. Alors, dans mon âme, la poésie, c’est-à-dire la jeunesse, cède devant l’histoire, c’est-à-dire la gravité et, en février 1915, je franchissais le seuil du cabinet de travail de Gabriel Hanotaux.

Un quart de siècle s’est écoulé. J’ai écrit l’histoire de la victoire; sa leçon a été perdue. Mes enfants, mes petits-enfants, garderez vous la leçon du désastre?

Elle est vaste et diverse dans ses aspects. L’un d’eux m’est apparu tout à l’heure: l’oubli des vérités françaises. Qu’y ajouterai-je? Un poète aime; aimez; l’amour est le bien unique. Mais il a besoin de la direction que lui donnent l’esprit et le corps. L’esprit d’un poète est enclin à l’admiration: admirez; la critique est négative. Quant au corps, il est bâti pour le travail et la nature entière travaille: travaillez. Et puis, la destinée nous fait tous rechercher le bonheur que tout notre être désire. La prière est le désir suprême. Priez. Ainsi, mes chéris, aimer, admirer, travailler, prier, tel est le devoir.

S’il vous arrive de lire quelques-uns des poèmes que je vous confie, peut-être vous aideront-ils à mieux comprendre où sont les bases d’appui de nos forces profondes et comment composer l’harmonie de votre tâche. Et puis, dans le droit chemin, faites toujours votre devoir, mes enfants, avec confiance, avec enthousiasme même, et, si vous m’en croyez, avec simplicité, comme les anciens de votre famille qui vous ont tant aimés.

 

                                                                                                                             Paris, le 3 octobre 1940.